Écrits et paroles |
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Vers un projet souverainiste progressiste.
Gilbert Paquette
Coauteur de l'ouvrage l'Option, membre du comité de stratégie de la campagne référendaire de 1980 et ministre de la Science et de la Technologie dans le gouvernement Lévesque, l'auteur dirige actuellement le Centre interuniversitaire de recherche sur le téléapprentissage.
Le départ de Lucien Bouchard a replacé de nouveau le parti québécois face à son option et à son projet de société. Plutôt que d’imposer une nouvelle stratégie démissionnaire à son parti, M. Bouchard a eu l’honnêteté et la lucidité de poser un geste qui nous interpelle tous et qui peut mobiliser de nouvelles énergies, voire de nouveaux et nécessaires engagements.
Le problème est de taille ! Cinq années de gestion de l’État québécois depuis le référendum de 1995 ont permis certes, un rétablissement indispensable autant que difficile des finances publiques, particulièrement dans un contexte provincial, mais en laissant dans son sillage des clivages de société, un désengagement et une certaine méfiance envers la politique en général. Le recul apparent du Bloc québécois au dernier scrutin fédéral, un des éléments déclencheurs de la décision du premier ministre, s’explique par cette désaffection à l’égard de la politique et l’absence d’enjeux véritablement mobilisateurs.
Devant cette situation, inquiétante si elle devait perdurer, comment faire progresser le Québec vers le contrôle de son avenir collectif, dans le nouveau contexte de mondialisation, de l’économie comme de la pauvreté, de ce début de XXIème siècle ?
L’illusoire sortie de secours
Je suis étonné que, comme en 1985, certains se mettent à la recherche d’une sortie de secours, en quelque sorte, un « beau risque » renouvelé. Il n’y a plus aucune ouverture au Canada anglais sur cette question : l’égalité des provinces, les programmes « nationaux » dans les champs de compétence des provinces, le refus de reconnaître le peuple québécois, reçoivent l’appui majoritaire de la population hors Québec et cette situation ne changera pas ! Toute recherche de fédéralisme renouvelé, de rapatriement partiel de pouvoirs ou de statut particulier, n’est tout simplement plus crédible. C’est ce que Jean Charest a très bien compris, lui qui ne vise rien d’autre que d’éphémères « arrangements administratifs ». Que dire alors d’une telle proposition venant d’un gouvernement issu d’un parti indépendantiste ? Celui-ci aurait l’air de camoufler un agenda caché. En fait, ce serait une démission qui enlèverait toute crédibilité à notre option.
Nous n’avons pas à chercher une sortie de secours! S’il faut sortir de quelque chose, c’est bien de notre statut actuel de dépendance politique qui bloque l’essentiel des démarches solutions à nos problèmes de société. La souveraineté n’est pas un cul-de-sac, encore moins une idée dépassée. Deux mouvements parallèles régissent toutes les régions du globe : l’émancipation nationale des peuples et la constitution de grands ensembles économiques. Partout dans le monde, les fédérations créées au XXIème siècle se défont, cédant la place aux associations d’États souverains. À ces États d’agir selon les besoins de leur population, sur le plan national, comme sur le plan supranational.
La souveraineté : option positive
Reconnaissons un certain désintérêt de la population à l’égard du politique en général et de la question nationale en particulier. Cette situation est réversible. Elle n’est que le résultat de cinq années, occupées principalement à l’assainissement des finances publiques, ponctuées à l’occasion de professions de foi souverainistes et de critiques des empiètements d’Ottawa dans les champs de compétence du Québec. Mais cette critique négative, ne démontre pas en soi la nécessité de la souveraineté. Elle finit à la longue par apparaître davantage comme une querelle de politiciens, une querelle de drapeaux. Notre situation de dépendance place automatiquement tout gouvernement du Québec, même souverainiste, sur la défensive.
Or, il faut reprendre l’offensive. Ceux qui au Parti québécois, caressent l’idée d’une sortie de secours axée sur le rapatriement d’un ensemble partiel de compétences cherchent honnêtement à dénouer l’impasse actuelle en recentrant le débat sur le contenu de la souveraineté, sur les outils collectifs requis pour s’attaquer à la solution de nos problèmes de société. Ils ont raison sur ce point Il faut en effet reprendre la pédagogie de la souveraineté comme option positive. Que peut-on faire, dans un contexte d’État souverain, qu’il est difficile ou impossible de faire maintenant ?
Il faut contrer par l’action gouvernementale et la mobilisation du parti, le refrain fédéraliste « le peuple ne veut plus entendre parler de constitution, il veut entendre parler des vrais problèmes ». Cette tentative de dissocier la question du statut du Québec de la solution de problèmes réels a été reprise à satiété, parfois jusque dans nos rangs. La population ne voudrait plus entendre parler de souveraineté, alors parlons d’autre chose, comme s’il n’y avait pas de lien entre cet « autre chose » et nos moyens collectifs d’action ! C’est aussi ce qu’on disait avant le référendum de 1995 et pourtant, avec une participation record de 94%, nous avons recueilli plus de 49% des appuis.
Alors, il est plus que temps de reprendre la pédagogie de la souveraineté d’une façon positive, en démontrant qu’elle est, non seulement possible, mais nécessaire et indissociable d’un progrès de société. En politique, deux ans est une éternité et il est possible de renverser la situation, à certaines conditions évidemment.
Un projet collectif progressiste est incontournable
Nous n’avons pas à remettre en question un produit, ou plutôt un projet, qui n’a pas été mis de l’avant depuis trop longtemps et que beaucoup ne connaissent pas ou ne reconnaissent plus.
Le projet, ce n’est pas la souveraineté « statue », mais la souveraineté statut politique, la souveraineté comme moyen d’orienter nos ressources financières collectives, de gérer nos capacités législatives, d’assurer notre présence sur le plan international à l’heure de la mondialisation.
Quelle que soit la génération de souverainistes, mais particulièrement chez les jeunes, on retrouve une saine impatience face au sur-place actuel, face à l’absence de plan de lutte à la pauvreté, face à la fuite de l’épargne québécoise ou à la diminution du contrôle québécois dans plusieurs secteurs de son économie, face aussi à certains effets négatifs de l’économie libérale.
Il n’est pas suffisant de dire qu’il faut remobiliser le parti québécois. Il suffit d’ailleurs de consulter le site Internet du PQ pour constater que beaucoup d’efforts ont été fait en ce sens. Mais ces efforts risquent de rester sans lendemain si le gouvernement du Québec n’arrive pas à renouer avec les forces vives du Québec, à offrir, comme dans les quinze premières années de l’histoire du parti, un véhicule politique aux projets de société qui émergent dans divers secteurs de la population, à leur offrir surtout des moyens de les réaliser !
À partir de maintenant, chaque projet de loi, chaque politique, chaque ensemble de mesures pourrait être construit dans la perspective d’un projet national et non d’un projet provincial. On pourrait mettre en marche les mesures qui peuvent être engagées dès maintenant, dans le cadre provincial, tout en mettant en évidence ce qui ne peut être fait que dans le cadre d’un État souverain. Non pas des demi-mesures, mais des actions qui ne franchiront que la moitié du chemin jusqu’à ce que nous ayons les moyens de les réaliser pleinement.
À commencer par la lutte à la pauvreté ! La marche internationale des femmes de l’automne dernier a fait la preuve qu’il est possible de créer un vaste mouvement de mobilisation et de solidarité sociale autour d’une question fondamentale comme celle-là. Le « cahier de sensibilisation et d’éducation aux revendications québécoises » représente un ensemble impressionnant de propositions qui méritent autre chose qu’une hausse de 10% du salaire minimum. Il faut une véritable politique gouvernementale anti-pauvreté, laquelle se trouve d’ailleurs inscrite dans le programme du Parti Québécois. Notre gouvernement devrait y répondre par un vaste programme rejoignant tous les secteurs de notre vie collective.
La solution de ce problème d’équité sociale passe par un ensemble de mesures dont on parle depuis longtemps : politique de plein emploi, support à l’économie sociale, mesures agressives de formation et de recyclage, politiques fiscales et revenu minimum garanti. Ces mesures demandent une concentration de ressources financières et de capacités législatives largement inaccessibles à un état provincial qui confie la moitié de ses impôts à un gouvernement fédéral, gaspillés dans des dédoublements coûteux et des politiques contradictoires. Pouvons-nous imaginer un seul instant que le Canada anglais de Jean Chrétien et de Stockwell Day pourra le faire à notre place.
La lutte à la pauvreté passe par le développement de l’économie. Des mesures importantes de développement scientifique et technique, de formation de nouvelles compétences, de développement de la nouvelle économie, de revitalisation des régions, ont été entreprises. Cette démarche nécessite des investissements considérables publics et privés, ainsi qu’un contrôle direct de nos compétences internationales. Un État québécois souverain pourrait participer directement aux forums internationaux, non seulement pour développer l’économie, mais aussi pour contribuer à orienter, avec d’autres États progressistes, le mouvement irréversible de mondialisation vers le maintient du rôle des États, vers des préoccupations d’équité sociale et de protection des ressources et des milieux de vie, vers un respect de la diversité culturelle.
Lier la souveraineté à un projet de société progressiste, c’est placer la souveraineté au cœur de l’évolution d’un peuple dont le projet de société se construit dynamiquement, à travers le processus démocratique, à partir des plans de route proposés par un grand nombre d’intervenants. Le Parti québécois a son programme qu’il élabore et transforme à chaque congrès depuis sa fondation. Les autres partis politiques, les associations syndicales ou patronales, les organismes communautaires, le mouvement féministe, les groupes écologiques ont également le leur. Il y a cependant des questions qui font un large consensus, dont celles que je viens d’évoquer. La vraie question est la suivante : quel régime politique est le plus adéquat pour réaliser l’une ou l’autre des visions qui sont proposées par différents groupes dans la société ?
Une démarche mobilisatrice
Cela m’amène à la question de la démarche. Il serait contre-productif d’avancer maintenant un échéancier précis. Cela peut se faire par référendum, avant, après ou en même temps que la prochaine élection. Une chose est certaine toutefois : il faut éviter que le Parti québécois ne recommence à faire des élections comme si la bonne gestion du Québec était indépendante de la question nationale. Le discours « voter maintenant pour un bon gouvernement, on vous consultera plus tard sur notre raison d’être comme parti politique » marginalise la seule voie d’avenir possible pour le Québec.
La seule façon d’élargir les appuis à la souveraineté est de la proposer, avant, pendant et après les élections, en liaison avec des projets concrets de progrès social, économique, culturel et démocratique.
L’association économique plus large dont fait partie le Québec via l’ALENA, et la décision de la cour suprême sur la légitimité de la sécession du Québec, sont certes des éléments favorisant notre option. Pour convaincre les québécois et les québécoises qui s’opposent à la centralisation à Ottawa et rêvent d’une mythique troisième voie, il faut aller plus loin et permettre l’expression du large consensus qui existe sur la question des pouvoirs du Québec, et ce au delà des lignes de parti. Nous avons une liste complète de pouvoirs à rapatrier. D’autres ont une liste plus courte qu’ils sont bien incapables d’obtenir. C’est là-dessus, sur le contenu des compétences nationales que l’on peut tenir un référendum gagnant.
Il faut proposer une démarche qui garantisse de faire aboutir la question nationale. Le seul choix qui ne dépende que de nous, c’est celui de la souveraineté. Notre société est devant un choix qui pourrait être le dernier qui lui soit offert. Les questions qui confrontent les nations aujourd’hui nécessitent, plus que jamais, une étroite coordination des relations internationales, des politiques de développement économique, social et culturel, ainsi qu’une cohérence dans les investissements publics. Demain, en l’absence d’un statut d’état souverain, les pressions de la société de l’information, de la mondialisation de l’économie, seront telles qu’on s’habituera très vite à voir nos problèmes principaux réglés à Ottawa ou ailleurs.
La question posée il y a quelques années par Jacques Parizeau est toujours d’actualité. Où voulons- nous mettre notre capitale : à Ottawa ou à Québec ? De la réponse à cette question dépend notre avenir, soit comme minorité de plus en plus coupée des grands centres de décision, ou soit comme peuple, capable d’exercer un contrôle sur son avenir.
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