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Ecrits et paroles
Course à la direction du parti Québécois - Éliminer les orientations perdantes
Texte étendu d’un article publié dans Le Devoir, le 20 juin 2005
Comme la plupart des souverainistes, j’ai été surpris et ébranlé par la décision de Bernard Landry de quitter la direction du parti. Sa démission laisse un grand vide à combler. Elle nous interpelle de diverses façons : sur les objectifs, sur les moyens, sur la démarche, sur le parti, sur le prochain chef.
Beaucoup de commentateurs cherchent et parfois inventent des explications à ces événements étonnants qu’on ne voit pas dans les autres partis : un chef du parti québécois qui met ses idéaux en premier, un chef du bloc québécois qui met son devoir avant sa carrière. Si le parti québécois est si exigeant, si ses chefs ne le sont pas moins, c’est qu’il est un parti d’idées, un parti dédié à un changement de régime politique, à des changements de société. Au parti québécois, il y a des gens pressés sur certaines questions, moins pressés sur d’autres, mais déterminés sur les questions qui les touchent le plus. Cette détermination est une force pour un parti de changement mais elle doit être est canalisée vers l’objectif par le débat démocratique.
Grâce à Bernard Landry, le parti québécois s’est donné un programme de pays, un contenu de société progressiste apte à regrouper les forces vives de la nation et une démarche démocratique pour s’en donner les moyens : la souveraineté nationale. Faisons-lui ce plaisir de les voir se réaliser
Sans poser au départ que tout passe par le chef d’un parti, le choix de celui ou celle qui devra véhiculer ce programme de pays est crucial, à ce moment-ci de notre histoire. Il n’est pas suffisant d’élire un meilleur premier ministre de la province de Québec. Il me semble que la plupart des candidats déclarés jusqu’à maintenant remplissent cette condition. Il faut élire un futur chef de l’État du Québec. Il faut surtout que cette personne, d’ici là, fasse preuve de clarté pour éliminer certaines orientations perdantes qui ont ralenti, jusqu’à maintenant, la démarche du Québec.
La longue marche du Québec
J’ai été acteur et témoin de certaines des plus belles pages de l’histoire du Québec, mais aussi des plus tristes moments. Nous avons vécu des rendez-vous manqués, des reculs et des reprises en avant, puis des échecs jusqu’à l’arrivée de ce gouvernement libéral qui a entrepris de déconstruire l’État du Québec, et qui attend ses politiques et ses budgets, sinon son salut, d’Ottawa.
De sa fondation jusqu’en 1976, dans la foulée de la révolution tranquille, sous la direction de René Lévesque, le parti québécois est devenu le vecteur des forces vives du Québec et de leurs projets : social-démocratie, syndicalisme, féminisme, écologie, pacifisme, reprise en main le l’économie, réforme des institutions démocratiques, etc. Ces projets ont alimenté le programme du parti québécois et, avec le premier mandat de gouvernement, amené une série de réformes, jusqu’à l’échec référendaire de 1980. Malgré les savantes stratégies étapistes, le résultat référendaire fut le même que celui obtenu à l’élection, quatre ans auparavant.
Après sa réélection en 1981, le gouvernement du parti québécois était, par la force des choses, en position de faiblesse face à l’offensive centralisatrice fédérale. Sans les moyens de la souveraineté, dans un contexte budgétaire difficile, notre gouvernement a géré les finances provinciales plutôt à droite, perdant l’appui de nombre de nos partisans et de la plupart des milieux progressistes. Petit à petit le gouvernement s’éloignait du peuple, même de son propre parti avec comme dénouement le « beau risque », la scission interne et le cul-de-sac de l’ « affirmation nationale ».
En 1987 recommence la reconstruction du parti, la remobilisation souverainiste sous Jacques Parizeau, l’élection du deuxième gouvernement du parti québécois et un second référendum dont l’objectif est plus clair cette fois : souveraineté et offre de partenariat. En 1995, on y est presque! Mais il manque quelques votes. On sait bien maintenant comment ils ont été obtenus.
Le référendum perdu, le gouvernement du parti québécois est à nouveau devant un cul-de-sac. L’offensive fédéraliste est claire : couper les vivres au Québec et financer des commandites pour vendre le Canada aux québécois par tous les moyens. De nouveau, avec un demi-gouvernement, la situation budgétaire rend presque impossible l’application du programme du parti et l’obtention des « conditions gagnantes » que Lucien Bouchard ne peut qu’attendre vainement, privé du momentum et de moyens d’actions. Nouveau cul-de-sac. Puis retour tardif à la social-démocratie sous Bernard Landry et une campagne électorale sur la défensive qui nous mène à la situation actuelle : un gouvernement libéral dont la plupart des politiques sont des reculs de civilisation.
Apprendre du passé
Ce survol du passé récent nous révèle une chose : les « habiles » stratégies à la Claude Morin ont échouées et même plusieurs fois. Pire, elles nous ont placées en situation de gouverner sans les moyens de nos politiques, sans capacité d’appliquer notre programme, dans la position de décevoir les attentes de trop de nos concitoyens.
Le premier gouvernement du parti québécois a été un des meilleurs gouvernements provinciaux de l’histoire du Québec. Il a fait le maximum avec les moyens d’un demi-état, et pourtant cela ne l’a pas rapproché de l’objectif : le résultat référendaire fut le même qu’à l’élection, quatre ans auparavant. Voilà une première orientation perdante : penser que de bonnes politiques provinciales, toutefois nécessaires, nous font automatiquement progresser vers la souveraineté.
La recherche de la sécurisation à tout prix (bon gouvernement, référendum peu engageant, menant à un second référendum) a freiné l’élan des forces vives de la nation, nous a forcés à la défensive tout au long de la campagne référendaire de 1980. Nous ne parlions plus du pays, nous discutons démarche. Comme le disait mon ex-collègue Louise Harel, dans sa lettre de démission en 1984, « en voulant à tout prix rassurer les Québécois sur le caractère inoffensif de la souveraineté, on a banalisé notre projet. On lui a enlevé son attrait et son sens. ». Voilà la seconde orientation perdante.
Un meilleur gouvernement qu’actuellement est certainement possible, mais un gouvernement porteur d’un projet de société progressiste est voué à l’échec dans le statut de dépendance politique actuel du Québec, dont le déséquilibre fiscal et le dédoublement des juridictions ne sont que les manifestations les plus visibles. Les épisodes des crises budgétaires sous le gouvernement de René Lévesque (après la défaite référendaire de 1980) et sous celui de Lucien Bouchard (après la défaite référendaire de 1995) l’illustrent suffisamment pour qu’on évite de répéter une troisième fois le scénario. Se placer en situation de corriger les effets du déséquilibre fiscal, sans en avoir les moyens, en situation de dépendance politique, voilà la troisième orientation perdante.
Suite, à ces changements de cap, à ces atermoiements, à ces reculs parfois face à son programme, un grand nombre de souverainistes ne voient plus le parti québécois comme un véhicule de leurs aspirations. Le défi à relever est énorme : leur redonner confiance, les ramener à l’action politique, susciter à nouveau le goût du pays à construire. Voilà la pire des orientations perdantes : semer le doute quant à la volonté et la capacité d’atteindre l’objectif.
Un projet de société progressiste
Nous avons l’obligation de réussir cette fois, en éliminant ces orientations perdantes. La conjoncture est redevenue favorable, mais cela n’est pas suffisant, car les obstacles sont nombreux
Au départ, Ottawa demeure le seul Gouvernement qui a les moyens de ses politiques, ou plutôt de ses empiètements dans les champs de compétences du Québec, ce qui lui fournit une base de visibilité fédéraliste constante. La seule façon de donner à notre gouvernement national les moyens de ses politiques est de récupérer notre fiscalité, d’éliminer définitivement le déséquilibre fiscal est de récupérer toutes nos ressources financières et nos impôts. Cela s’appelle la souveraineté!
On assiste, dans de larges secteurs de la population, à un rejet de la politique et des politiciens quels qu’ils soient. La dépolitisation et le défaitisme sont les pires obstacles devant nous. Quelle que soit la génération de souverainistes, mais particulièrement chez les jeunes, on retrouve aussi une saine impatience face au sur-place actuel. Là réside l’espoir ! Comme à ses origines, il faut que le parti québécois renoue avec les forces vives du Québec, qu’il offre un véhicule politique aux projets de société qui émergent dans divers secteurs de la population, qu’il leur offre surtout les moyens de les réaliser !
Le programme de pays que le congrès du parti québécois vient d’adopter a concrétisé une orientation que je partage depuis longtemps. Chaque projet de loi, chaque politique, chaque ensemble de mesures pourra être expliqué et entrepris dans la perspective d’un projet national et non d’un projet provincial. Un nouveau gouvernement du parti québécois pourra mettre en marche les mesures qui peuvent être engagées dès maintenant, d’ici au référendum, dans le cadre provincial, tout en mettant en évidence ce qui peut être fait de plus avec la souveraineté.
À commencer par la lutte à la pauvreté ! La marche internationale des femmes il y quatre ans avait fait la preuve qu’il est possible de créer un vaste mouvement de mobilisation et de solidarité sociale autour d’une question fondamentale comme celle-là. La mobilisation des jeunes autour des prêts et bourses, de l’écologie et d’une mondialisation alternative dont d’autres exemples de mobilisation porteurs d’une société plus équitable. Les politiques inscrites dans le programme du Parti Québécois rejoignent ces aspirations : politique de plein emploi, support à l’économie sociale, mesures agressives d’éducation, de formation et de recyclage, politiques fiscales progressistes et revenu minimum garanti. Ces mesures demandent une concentration de ressources financières et de capacités législatives largement inaccessibles à un état provincial. Pouvons-nous imaginer un seul instant que le Canada de Paul Martin et de Stephen Harper pourra le faire à notre place.
La lutte à la pauvreté passe aussi par le développement de l’économie, par des mesures prioritaires de développement scientifique et technique, de formation aux compétences de la société du savoir, de développement durable, de revitalisation des régions. Cette démarche nécessite aussi des investissements considérables publics et privés, ainsi qu’un contrôle direct de nos compétences internationales. Un État québécois souverain pourra participer directement aux forums internationaux, non seulement pour développer l’économie, mais aussi pour aider à civiliser, avec d’autres États progressistes, le mouvement de mondialisation vers des préoccupations d’équité sociale et de protection des ressources et des milieux de vie, vers un respect de la diversité culturelle.
Lier la souveraineté à un projet de société progressiste, c’est placer la souveraineté au cœur de l’évolution d’un peuple dont le projet de société se construit dynamiquement, à travers le processus démocratique, à partir des plans de route proposés par un grand nombre d’intervenants.
Éliminer les orientations perdantes
Le programme est en place, la démarche est largement tracée. Il faut au parti québécois un chef pour le diffuser, l’incarner, l’orienter, en respectant la démocratie interne du parti, en la canalisant dans des voies productives qui rejoignent les aspirations de nos concitoyens. Le dilemme stratégique qui hante le parti québécois depuis de début de son histoire va se reposer à nouveau au chef du parti québécois dans sa relation avec la population du Québec.
Les candidats à la direction du parti se doivent d’être clairs : sont-ils prêt à prendre le parti de la clarté, en éliminant du paysage les orientations perdantes qui ont marqué l’histoire du parti et en offrant un programme de pays progressiste, inclusif et innovateur.
Pour amener le changement il faut convaincre, mobiliser, créer le désir du pays. Cela ne peut se faire sans mobilisation, sans valoriser le militantisme, sans intégrer et donner un appui et un élan aux divers projets de société des personnes et des organismes engagés chacun dans leur secteur et leur coin de pays.
Par ailleurs, les projets progressistes au Québec ont été trop souvent portés une gauche morale, qui parait parfois doctrinaire. La politique, au sens noble du terme, c’est se donner les moyens de faire converger les intérêts particuliers vers le bien général, vers des progrès de civilisation. Il faut intégrer les principes moraux de la gauche progressiste dans une démarche politique efficace. Sans la morale, la politique peut être au mieux contre-productive, au pire néfaste comme on le voit actuellement à Ottawa. Sans la politique toutefois, les projets progressistes sont impuissants, les principes moraux demeurent des idées plutôt que des réalisations. Donnons-nous les moyens concrets de réaliser nos aspirations.
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